BIG BLUES —1978 — Art Farmer & Jim Hall
J’ai toujours détesté le monde de la HiFi pour sa prétention et son snobisme. Alors, à chaque fois que je me suis retrouvé confronté à des choix, tant sur le matériel (enceintes, ampli,…) que sur le medium (vinyl ou streaming ?), je me suis toujours posé la même question : « est-ce que mes oreilles sont réellement capables d’entendre la différence ? ». La question a donc guidé mes choix, pendant 10 ans, sans certitude de faire les bons. Jusqu’à ce matin. Jusqu’à cet article. Jusqu’à ce que Big Blues confirme tout d’un coup.
Quand on commence à s’y intéresser, le microcosme des audiophiles, c’est un peu l’Île de la Tentation. On vous vend les mérites de ceci, l’excellence de cela. On vous présente « la vraie » Hi-Fi. On vous propose un passage dans un salon d’écoute. On vous vend des associations entre tel ampli et telles enceintes. Avec une approche commerciale souvent bien rodée, et souvent la même :
Étape 1 – On vous snobe
On casse vos croyances pour vous rendre vulnérable. Votre installation actuelle, votre connaissance, et parfois même votre musique ( ?? ) sont trop ceci, trop peu cela. En tout cas, rien de digne pour entrer dans le club. Alors, après 5 minute face au vendeur, vous vous sentez obligé de vous justifier : « cette fois vous avez envie de franchir un cap », « vous chercher l’installation de votre vie », bla-bla.
Étape 2 – On vous fait rêver.
Maintenant que vous êtes bien convaincu que vous êtes une merde, on va vous faire écouter ce que c’est « la vraie qualité de son, mon petit bonhomme ». Alors on vous assied dans un salon. Face à une paire d’enceintes que vous ne pourrez jamais vous payer. Connectées à un ampli dont vous ne comprenez aucune des specs techniques. Branché à un médium haute définition. Et on vous dit : « on va écouter votre morceau préféré ». ALERTE – PIÈGE À CON.
Étape 3 – Vous planez.
Des basses bien rondes. Des aigus qui pètent. Un moment privilégié. Et surtout votre cerveau plus prêt que jamais à se faire chatouiller les oreilles. Parce que, si effectivement cette installation trop chère pour vous sonne bien, il faut dire que le moment de focus que vous vous offrez là, c’est un truc que vous ne vous octroyez jamais. Alors forcément qu’il sonne mieux là, votre morceaux préféré. La dernière fois, vous l’écoutiez dans la bagnole, en bossant, sur vos airpods, ou au milieu d’une fête arrosée, sur la base Bose de vos hôtes.
Étape 4 – La déconfiture, le doute et le choix.
Après l’envolée lyrique, c’est la douloureuse chute. Vous vous rendez compte que l’achat n’est sans doute pas raisonnable. Vous savez que cela représente quand même un sacré paquet de biftons. Mais vous y avez goûté. Et il est difficile de décrocher quand on a touché le rêve du bout des doigts.
C’est à ce moment-là que ma question clé est toujours venue au secours de mon portefeuille : « est-ce que mes oreilles sont capables d’entendre la différence ? ». Douloureuses frustrations. Des dizaines de petites morts, en renonçant à ces si belles enceintes, ces merveilleuses promesses, ces fantasmes audiophiles.
Mais toutes ces frustrations ont pris fin aujourd’hui. En écoutant Big Blues. En rédigeant cet article.
Ce disque, je l’écoute depuis un moment. Mais je l’ai toujours écouté exclusivement en vinyle dans le salon. Ce que je lui trouve, c’est la dynamique parfaite entre la rondeur des basses, la clarté du charleston et de la ride et le son de la gratte. On entend tout avec un détail que j’ai rarement retrouvé ailleurs. Alors quelle ne fût pas ma stupéfaction, lorsque tout guilleret, j’ai lancé l’album sur les enceintes de mon bureau, face à mon ordinateur pour écouter le disque en rédigeant.
Dynamique – rien.
Clarté – moyen moyen.
Charleston – pas top top.
Différence de registres entre les instruments – pas très claire.
Ambiance – pas très chaleureuse.
Pourtant, elles ne sont pas si pourries les enceintes de mon bureau.
Pourtant, elles est plutôt bonne ma qualité de streaming.
Mais on dirait que pour une fois mes oreilles ont entendu la différence.
Et ce faisant, elles ont justifié mes choix : ce qui sonne dans le salon, ça en vaut la peine et c’est parfait pour moi.
Je vous laisse mariner avec toutes ces informations contradictoires, mais si vous deviez retenir 3 choses de cette lecture :
- Faites confiance à vos oreilles et à rien d’autre. Stop à la course à l’armement.
- Avant d’aller claquer des milliers d’euros, prenez le temps de pratiquer l’écoute musicale active : vous, un disque, et rien d’autre.
- Si vous décidez de vous mettre au point B – choisissez Big Blues, c’est un disque à écouter dans tous ses recoins.
